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Albiana : Vous publiez Corse Noire, une anthologie de textes ayant pour fil rouge le bandit. Pourquoi ce choix ? Le bandit vous semble t-il être LA figure littéraire corse ?

Roger Martin : Pendant longtemps, la littérature n’a voulu voir de la Corse qu’un aspect « exotique ». La vendetta et le bandit illustraient parfaitement cette conception et, faute d’analyses historique et sociologique sérieuses, les hommes de lettres du continent ont fait passer cet aspect au tout premier plan. Balzac avait commencé par chercher son inspiration dans la littérature anglo-saxonne, Walter Scott et Fenimore Cooper, d’autres ont trouvé la leur beaucoup moins loin et façonné pour un temps une véritable image d’Epinal, plus fantasmée que réelle. Cela dit, si le continent a eu des bandits célèbres, souvent « sociaux », comme Cartouche et Mandrin, la Corse avait l’avantage que le phénomène fût constant et toujours renouvelé. Je pense que cette exploitation du bandit corse permettait de se donner des frissons à bon compte tout en étant infiniment plus suggestif en plaçant le décor des récits dans une île toute proche d’accès que dans le lointain Far West !

 

Albiana : Ce livre est une réédition. Existe-t-il des différences entre cette édition de 2010 avec celle de 2001 ?

Roger Martin : Il suffit de comparer les deux éditions pour se rendre compte que la nouvelle diffère considérablement de la première. Non seulement on y a ajouté des auteurs français comme Gaston Leroux et Claude Farrère, mais l’accent a été porté sur des textes italiens et corses qui ne se trouvaient pas dans la nouvelle édition. Six textes font leur apparition et la nouvelle de Jacques Mondoloni a été amplement remaniée. 

 

Albiana : Peut-être pourriez-vous avant que nous n’allions plus avant nous dire quel est votre rapport avec la Corse ? Et plus largement nous dire qui vous êtes.

Roger Martin : Professeur de lettres passionné de littérature, je suis aussi auteur d’une trentaine d’ouvrages (romans noirs, enquêtes, scénarios de B.D.) dans lesquels la petite histoire côtoie la grande, l’Histoire avec un grand H. Mes rapports avec la Corse remontent à ma scolarité au lycée Mignet d’Aix en Provence, où j’ai côtoyé des camarades de classe corses, les frères Colombani en particulier, avec lesquels j’entretenais d’excellentes relations. Mes origines politiques font que très tôt je me suis intéressé à la résistance en Corse, à Danièle Casanova et je me rappelle avoir dévoré le Tous bandits d’honneur de Maurice Choury dont j’ai toujours un exemplaire dédicacé. Plus tard, j’ai participé à la Balagne à plusieurs festivals polar organisé par Touristra et je suis tombé sous le charme de toute cette région. Même si j’ai parfois du mal à saisir toutes les subtilités de la politique corse, et qu’il m’arrive de m’emporter en certaines occasions, j’aime le caractère rebelle qui a été et est encore celui de nombre de ses enfants.

 

Albiana : Revenons au livre. Le premier texte présenté Le Délateur de Francesco Ottavio Renucci date du 18ème siècle ; rien avant ?                                         

Roger Martin : Je suis persuadé qu’il reste des trouvailles à faire, mais lorsque je me suis attelé à ce travail la première fois, je n’étais mu que par la passion et la recherche. Je ne suis aucunement un spécialiste de la Corse et de sa littérature. Je ne suis pas non plus un historien. Simplement quelqu’un qui avait aimé les nouvelles de Mérimée, de Daudet, de Maupassant, et qui s’était intéressé à Ponson du Terrail ou Rosseuw Saint-Hilaire. Le déclic est venu alors que je travaillais sur Albert Glatigny. En découvrant sa mésaventure, je me suis dit qu’il y aurait tout un volume à faire autour de la Corse.

 

Albiana : Suivent Viale, Mérimée, Daudet, Maupassant, Leroux…et d’autres. Comment s’est effectué votre choix ?

Roger Martin : Je connaissais depuis longtemps la plupart des auteurs « classiques » et leurs textes. J’ai simplement écarté La Vendetta de Balzac, trop longue et Les Frères corses de Dumas, qui est un roman. Viale, Guerrazzi, Arène, c’est Bernard Biancarelli qui me les a fait découvrir et j’ai pris un grand plaisir à lire leurs récits (et d’autres en italien, en tâtonnant !), sur Internet. Je crois qu’ils enrichissent notablement le volume.

 

Albiana : Il y t-il des recalés ?

Roger Martin : Balzac, Dumas, Berlioz et …Sir Arthur Conan Doyle, dont on ne soulignera jamais assez qu’il était fasciné par la Corse et Napoléon Bonaparte. Je place très haut Les Aventures du Brigadier Gérard et les romans L’Oncle Bernac (Un Drame sous Napoléon), Rodney Stone et La grande Ombre. Je suis persuadé qu’il y a d’autres pépites à trouver et que la liste des récits s’allongera !

 

Albiana : La plupart des auteurs de Corse Noire ne sont pas corses. Est-ce à dire que les insulaires n’ont pas écrit sur les bandits, que c’est un thème dont se sont essentiellement emparés les auteurs d’ailleurs ?

Roger Martin : C’est une question très complexe et d’autres que moi sont certainement mieux placés pour y répondre. Je pense néanmoins que les insulaires n’étaient sans doute pas sensibles à l’aspect « exotique » des bandits de leur pays. Il s’agissait d’une réalité avec laquelle ils vivaient, qui baignait toute leur existence. Il a fallu plus d’un siècle pour que les Indiens d’Amérique prennent la plume pour raconter leur histoire. Je crois aussi que pendant plusieurs siècles les Corses qui auraient pu avoir envie d’écrire sur ce thème et sur la vie des gens de tous les jours n’avaient sans doute pas les moyens culturels de le faire et que la bourgeoisie « lettrée », souvent soucieuse de singer les auteurs parisiens aurait jugé indigne d’évoquer ces personnages qui donnaient de la Corse une image populaire et barbare. Quand Louis Pergaud mettait en scène les paysans de Franche-Comté, l’intelligentsia littéraire hurlait. L’auteur de La Guerre des boutons, qui en avait vu d’autres, répondait que « Monsieur Paul Bourget ne consentait à mettre en scène des âmes qu’à condition qu’elles aient plus de 10 000 francs de rente ».

 

Albiana : Aussi, le seul auteur vivant est Jacques Mondoloni. N’écrit-on plus sur les bandits corses à partir d’une certaine période ?

Roger Martin : Là encore, c’est aux spécialistes de la littérature corse d’expliquer cette situation. Je pense simplement que les nombreux auteurs corses, y compris ceux qui écrivent du roman noir, ont envie de parler de la Corse d’aujourd’hui et que le « bandit » tel qu’il apparaît dans cette anthologie est une figure du passé. Cela dit, je pense qu’il y a matière dans tout ce qu’il m’a été donné de lire et de découvrir en préparant Corse noire à un roman noir historique fabuleux. On dispose de nombre de récits courts. Je suis persuadé que la Corse des rebelles et des bandits mérite une véritable fresque. Moi qui ai beaucoup écrit sur les Etats-Unis sans être américain, je ne dis pas qu’il faut nécessairement être corse pour écrire sur la Corse, mais très honnêtement, je pense que ce serait préférable !

 

Albiana : Dans la préface vous écrivez notamment « Incontestablement, la Corse était devenue un filon littéraire et devait le rester longtemps. »

Roger Martin : Cette anthologie en est la meilleure preuve ! Mérimée trouve un filon encore mal exploité, il le rentabilise. Des dizaines d’autres suivront. Même si la Corse est à la mode, il faut leur rendre justice: dans aucun récit on n’éprouve une impression d’artificialité. On sent que tous, peu ou prou, ont été pris par le sortilège de l’île.

 

Albiana : Avez-vous un chouchou parmi les textes choisis pour Corse Noire ?

Roger Martin : J’en ai plusieurs. Mais il faut se méfier car les goûts évoluent. Mateo Falcone reste un beau texte mais il pâtit de sa célébrité par exemple. J’ai adoré le Guerrazzi, je pense que Jacques Mondoloni a écrit un texte très original… Mais, honnêtement, je suis frappé de l’homogénéité de ce recueil. Aucun des récits ici publiés n’est indigne de l’être.

 

Albiana : D’autres projets afférant à la Corse après les bandits ?

Roger Martin : Littérairement non. J’écris du roman noir et des auteurs corses émergent. A eux de se lancer ! Un projet très immédiat et bien agréable cependant: ma venue au festival Corsica Polar en juillet à Ajaccio !

 



Dernière mise à jour: 01/09/2010